#NuitDebout : 6 arguments libertaires contre l’exclusion

Du blogueur Sylvain Baron à Paris à Étienne Chouard à Marseille, en passant par deux militants FN « partisans de la démocratie directe » à Chambéry ou des adhérents d’Égalité & Réconciliation à Lyon, les menaces d’exclusion voire les exclusions tout court font bon train à Nuit Debout.
Voici six arguments contre ce type d’exclusion pour lancer le débat aux Nuits Debouts par chez vous.

1- La censure est l’arme du fascisme.
Le fascisme est une doctrine qui a notamment pour caractéristique d’exclure physiquement des individus sur la base de leur opinion. Par conséquent, exclure physiquement autrui sur la base de son opinion revient à se rendre fasciste à son tour en utilisant la même méthode qu’eux et surtout POUR LA MÊME RAISON – à cause de ce qu’il pense ou avec qui il peut s’inspirer ou échanger.

2- L’expression d’une opinion est à distinguer de l’acte.
La majorité des personnes désignées comme « fascistes » aux Nuits Debouts n’ont en réalité jamais été violents dans leurs actes. Il est nécessaire de dissocier les actions des paroles, parce que sinon on rentre dans un flou dont il est difficile de sortir sans entraver la liberté d’autrui et de créer à son tour une injustice.
marat

3- Dans un état de droit, Nuit Debout est public.
Les Nuits Debouts prennent place dans l’espace public. Personne n’est donc légitime pour priver quiconque de l’accès à cet espace, ou à la parole au sein de ce lieu.

4- Le débat public et contradictoire est un moyen d’éducation populaire.
Pourquoi avoir peur d’une opinion contraire à la nôtre ? Empêcher quelqu’un de s’exprimer parce que son opinion est différente, voire choquante pour nous, est une insulte à notre esprit critique. Il n’y a pas d’aveu de faiblesse à avoir, nous sommes adultes, c’est-à-dire être assez murs nous pour ne pas nous laisser embrigader par un discours de rejet ou de haine envers autrui, personne ou groupe.

5- Le danger : essentialiser l’adversaire.
Ce n’est pas en excluant ceux que l’on considère comme « méchants » ou « dangereux » pour leurs opinions que leurs positions évolueront positivement. Au contraire, le sentiment de persécution les renforce et leur donne une légitimité par elle-même « si on me censure c’est que je dis vrai! ».

6- Quatre étapes préalables à l’exclusion.
Quand bien même ces 5 arguments ne vous ont pas convaincu, il faudrait que les censeurs :
a) définissent le fascisme : choisir arbitrairement ceux qu’on désigne comme fascistes nécessite une définition rigoureuse et employant des critères bien précis. ;
b) donnent des preuves de ce qu’ils avancent ;
c) laissent la personne accusée se défendre publiquement ;
d) n’exercent aucune pression ou menace sur la personne incriminée pendant qu’elle défende ses droits.

 


Pour termine ce réquisitoire, quelques images relatives à la liberté d’expression :

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liberté d'expression Paine
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robespierre cit
robespierre citation

liberté d'expression censure say

Conseil de lecture sur le sujet : Jean BricmontLa République des Censeurs.

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Le point de convergence des luttes mène à la souveraineté

Frédéric Lordon a dit :
« En France, quelqu’un qui dit qu’il n’est ni de droite ni de gauche est immanquablement de droite, ou finira à droite. »
Cette injonction des commentateurs politiques – des journalistes aux universitaires militants, des libéraux jusqu’aux marxistes – à se positionner dans les frontières dessinées par le clivage classique de la_gauche et de la_droite n’est pas anodine, elle témoigne d’une attitude et d’une volonté double :
orienter et enfermer de manière paternaliste les réflexions trans-partisanes ;

discréditer par la diabolisation ces réflexions (appel à la peur).

Tout ceci a pour conséquence de les anesthésier en donnant le sentiment qu’il existe un « cordon sanitaire idéologique » à ne pas transcender, et qui au final empêche leur réalisation ultime : l’émancipation politique, à travers un nouveau cadre de pensée plus à même de permettre au peuple de se saisir des solutions fédératrices et radicales qui le sortirait de son impuissance politique.

5
Penser le nouveau cadre, c’est précisément ce que j’ai essayé de faire en le représentant dans mon précédent article, où il s’agit non pas de déconstruire le clivage gauche/droite actuel mais de le mettre temporairement de côté puisqu’il enferme notre pensée politique dans un schéma moral et antagonique. Cette mise de côté n’est utile que si on formule de nouveaux clivages, utiles sur une base méta-politique, a-morale et unificatrice des luttes.
Converging Arrows

En géométrie, la convergence de plusieurs lignes, c’est le fait qu’elles tendent toutes vers un même point. De même que des lignes qui convergent ont toutes un point de mire, les luttes sociales qui désirent converger en ont un également, et ce point ne peut être que l’affirmation de NOTRE SOUVERAINETÉ et ce à tous niveaux : individuel, national et populaire.

Voilà tout ce dont nous avons besoin : des individus souverains, des nations souveraines et des peuples souverains.
La base d’un monde libre.

Les nouveaux clivages idéologiques fondamentaux de l’échiquier (méta-)politique français en 2016

Le clivage gauche-droite actuel est en bonne partie éprouvé, près d’un français sur trois ne sachant plus se positionner par rapport à lui. L’intérêt de cet article est de mettre en valeur les véritables clivages qui traversent les courants d’idées, en postulant l’existence de deux axes majeurs sur un clivage unique formant la matrice idéologique de la politique française.

Préalable

Ce que je vous propose dans ce billet est le résultat des observations que j’ai pu mener en scrutant la vie politique de ces trois dernières années. Si je ne prétends pas détenir « la vérité » et que je tâche de corriger mes erreurs au fur et à mesure que je tente de comprendre les rouages de ce système, la matrice à travers laquelle je vous propose de percevoir ici le champ des clivages fondamentaux de la politique est à mon avis oh combien plus pertinente et globalement juste que ce que nous avons l’habitude d’envisager. Sachez qu’avant d’en arriver là, ma vision des choses a elle-même fortement évoluée pendant ces trois années d’observations ; et je la considère enfin assez mûre pour pouvoir la schématiser.

Il est possible que cette vision corrobore peu – voire pas – avec la vôtre. Malgré tout, et avant que vous ne l’adoptiez ou ne la rejetiez trop facilement, je vous livre ici quelques explications qui vous aideront à mieux comprendre ma façon d’envisager les axes politiques importants. Ne vous braquez pas si vous sentez que vous vous trouvez dans la « mauvaise » position sur ces schémas, tâchez simplement de comprendre pourquoi vous y êtes. Ce n’est pas une invitation à l’auto-flagellation, mais à la réflexivité, la réflexion sur soi-même et ses propres positions =)


Un des problèmes majeurs que pose le clivage gauche-droite tel qu’on le perçoit actuellement, c’est qu’il englobe la question des valeurs morales. Ainsi la personne de gauche se doit d’être progressiste sur le plan des valeurs, et la personne de droite conservatrice. L’inconvénient majeur résultant de cette vision se situe dans l’impossibilité de créer une union populaire entre les tenants d’une vision de gauche progressiste d’une part et d’une vision de droite conservatrice de l’autre, qui se retrouvent à l’opposé sur le plan des valeurs, piégées dans leur antagonisme structurel, rendant leurs positions d’apparence inconciliable.
Mais pourquoi diable jouer sur ce terrain des valeurs s’il nous empêche de nous unir pour un intérêt supérieur, l’intérêt de la nation, l’intérêt général ?

Comme l’a souligné le journal Fakir dans cette vidéo, nous savons de manière factuelle que la gauche de gouvernement a abandonné le terrain socio-économique en mars 1983, c’est le tournant de la rigueur. La stratégie du Parti dit Socialiste a été de détourner les esprits des électeurs des questions socio-économiques – le PS de part son orientation en faveur du Système Monétaire Européen (SME) ne pouvant plus les résoudre, il a donc fallu opérer une nouvelle stratégie de séduction de l’électorat qui a conduit le PS et plus largement la gauche à jouer une autre carte fédératrice, celle de l’antiracisme.

Pour construire ces nouveaux axes, j’ai plutôt essayé de prendre la matrice politique telle qu’elle est à la vue des idées politiques en vigueur aujourd’hui et ce au regard d’un seul critère : l’intérêt général. C’est à dire lorsque l’action de l’État, les services publics, les lois et plus généralement les institutions respectent l’intérêt supérieur du peuple (qui a par exemple intérêt à la liberté d’expression, la pluralité des opinions dans les médias, le respect de la vie privée, etc).

Ces axes sont également le fruit d’un modèle politique auquel je souscris, celui de l’État-nation – et d’un positionnement clair : celui qu’il faut non pas détruire l’État, mais plutôt le dompter en en prenant le contrôle.


Introduction – L’obsolescence du clivage gauche/droite

Le clivage actuel (tel que perçu par le français moyen) :

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Autrement dit, voilà en plus simplifié ce que les médias et un grand nombre de politiques présentent habituellement :

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Nous aimons que les choses soient bien rangés, qu’elles soient « à leur place », et il n’y a rien de mal à cela, cela nous aide à donner du sens aux évènements du monde, dans le but de structurer notre conscience. Le problème, c’est que cette vision de la politique est archaïque, et ce quand bien même de nombreux acteurs médiatiques et politiques s’appliquent encore à les faire perdurer artificiellement, de sorte à maintenir l’ordre social et inégalitaire existant. Cela fait intégralement partie du jeu politique du Système.

Il y a encore quelques temps, nous aimions penser que la gauche soit progressiste et que la droite soit républicaine. Mais tout cela a disparu. La droite républicaine a disparu avec De Gaulle, tandis que la gauche progressiste est morte avec la trahison du PS au tournant de la rigueur en 1983, deux ans après son accession au pouvoir (voir quand la gauche a basculé à droite, ou bien le documentaire La Nouvelle Droite).

Les partis politiques traditionnels et les médias dominants sont en interaction constante entre eux, immergés dans l’environnement politico-médiatique. Ils façonnent largement l’opinion publique politique. Les médias fonctionnent comme des réceptacles bien clivants, en présentant des factices « extrême-droite » et « extrême-gauche », qui ont eux pour fonction de recueillir les mécontents, toujours en les clivant, parce qu’ils ne seront jamais assez nombreux et fédérateurs pour gouverner. Les uns affichent des opinions très diabolisées en surfant sur la désignation d’un bouc-émissaire, les autres sont si véhéments qu’ils rebutent une bonne partie de l’opinion.

Aujourd’hui, il ne reste donc aux citoyens que leurs yeux pour pleurer. La diversité de l’offre politico-idéologique paraît inversement proportionnelle à celle des marques de lessive dans un supermarché : c’est à dire quasi-nulle.

Partant de ce constat que le clivage gauche/droite est obsolète, je vous présente ce qui pour moi la vie politique française telle que l’on devrait la percevoir du point de vue de l’intérêt général. Il existe deux types de clivages. Un clivage premier et deux sous-clivages secondaires.


I Le clivage premier : Intérêt Général VS Intérêts des 1%

Dans le clivage premier, il existe deux types d’idées ou de positionnements politiques opposés l’un à l’autre : les positions conformes à l’intérêt général d’une part, et les positions conformes à l’intérêt des ultra-riches de l’autre (caricaturés par la formule « les 1% »). Les positions d’asservissement sont en bas à droite du schéma, les positions de souveraineté en haut à gauche. Je pense qu’il est logique de le considérer comme le nouveau clivage gauche/droite, bien plus logique que le clivage actuel, parce qu’il est plus à même de permettre à la société de répondre aux enjeux économiques et sociaux de notre temps, du fait qu’il mette en avant d’un côté les espoirs (d’une nation indépendante et d’un peuple souverain) et de l’autre les trahisons.

L’existence de ce clivage se justifie par la prise en compte de deux facteurs. Les pertes de souveraineté successives de ces dernières décennies au profit de l’Union Européenne, et la montée de la contestation de ladite « démocratie représentative » ainsi que les revendications institutionnelles au profit de la volonté croissante des français de participer directement aux décisions politiques (démocratie directe).


II Les deux clivages secondaires : Souveraineté Nationale VS Mondialisme* et Souveraineté Populaire VS Oligarchie

*Mondialisme : processus planétaire en cours ayant pour objectif la destruction des coutumes, des cultures et des nations, remplaçant les citoyens par des consommateurs, en vue de créer une gouvernance mondiale dans un monde culturellement indifférencié. Exemple de créature institutionnelle qui s’inscrit dans ce courant : l’Union Européenne, vers qui les nations qui en font partie perdent toujours davantage de leur souveraineté.

6.0 axes

Schéma 2 : Les deux sous-clivages

→ Le cadre dans lequel le peuple exerce sa souveraineté est le cadre national. Sans nation souveraine, pas de peuple souverain.

→ A l’idéal démocratique s’oppose l’oligarchie constituée de la Vème République, sacralisée par le suffrage universel d’où elle tire sa légitimité prétendue.

4.0

Schéma 3 : L’arc de résistance idéologique

→ Les forces politiques proches de l’arc blanc (à superposer avec le schéma 5) transmettent et entretiennent l’illusion d’un espoir, sans toutefois jamais prendre de positions souhaitables à la fois réalistes et radicales.

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Schéma 4 : Chaque camp a ses modérés et ses radicaux.

→ L’illusion de la pluralité des opinions et des faux-espoirs (Parti Pirate, Nouvelle Donne) caractérisé par un léger décalage vis à vis de la position dominante. Par exemple pour les deux partis sus-cités, un goût relativement prononcé pour la démocratie, tout en ne remettant pas en cause les structures mondialistes, en étant toujours frileux sur les positions de souveraineté nationale.

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Schéma 5 : La dissidence s’oppose au Système

→ Le schéma 5 met en évidence l’éloignement des positionnements idéologiques des partis vis à vis des prises de position des leaders d’opinion.

→ En bas à droite, les partis de gouvernement. Même politique économique et même vision géopolitique, sont interchangeables, ne cessent de s’interchanger dans la gouvernance… sans rien changer.

→ Exemple de mesure allant vers la souveraineté nationale : sortie de l’euro, de l’OTAN, de l’Union Européenne.

→ Exemple de mesure allant vers la souveraineté du peuple : l’instauration du référendum d’initiative citoyenne (RIC) pour toute question.


En conclusion, le véritable enjeu n’est pas de savoir si vous êtes de droite ou de gauche, mais si vous êtes en faveur de la souveraineté nationale et populaire, ou plutôt en faveur du système oligarchique et mondialiste. Ces deux clivages sont fondamentaux pour comprendre quels intérêts vos idées servent réellement.


Note: le M’PEP est désormais le Parti de l’Émancipation du Peuple.


Sincères remerciements à Saab pour sa patience et sa précision dans la réalisation des schémas.

L’article (et les commentaires) sur AgoraVox.

 

Cinq leçons de l’expérience ratée de l’Islande

Nous, tous les gens du Peuple.
Cinq leçons de l’expérience ratée de l’Islande dans la création d’une constitution écrite par les citoyens. Par Hélène Landemore.
islande drapeau

Qui doit rédiger la constitution d’un pays démocratique, et par conséquent de tous les pays? La réponse semble évidente: ses habitants. Pourtant, les constitutions des États existants, y compris ceux démocratiques, ont généralement été écrites par des petits sous-ensembles peu représentatif d’individus. Solon est censé avoir à lui seul posé les fondements de la démocratie athénienne. La Constitution américaine a été écrite par quelques dizaines d’hommes blancs. Dans les exemples plus récents de processus constitutionnel, seules les élites habituelles sont impliquées: les politiciens professionnels et les bureaucrates de l’État. Au mieux, des élus ou rédacteurs constitutionnels démocratiquement autorisés représentent métaphoriquement « Nous, le peuple. »

Non seulement les processus constitutionnels typiques sont exclusifs et élitistes, mais ils ont aussi tendance à être caractérisé par un manque total de transparence. Les Pères Fondateurs américains ont intentionnellement gardé leurs délibérations cachées du public pour essayer de se protéger des passions populaires. Même les théoriciens politiques contemporains tels que Jon Elster insistent pour que le processus constitutionnel idéal soit en forme de sablier, avec des moments de consultation largement ouverts en amont et en aval de la rédaction, mais avec une partie centrale très étroite, correspondant au moment exclusif et fermé de l’écriture réelle par une élite.

L’expérience récente en Islande de remaniement de la constitution a remis en cause les hypothèses qu’un processus constitutionnel doit être exclusif et opaque. En 2013, ce pays est passé très près d’inscrire dans son droit constitutionnel le texte écrit de la façon la plus inclusive et transparente du monde. Cette expérience, surnommé en anglais « crowdsourced constitution », devrait être une source d’espoir et d’inspiration pour les gens autour du globe qui veulent écrire ou ré-écrire leur propre contrat social.

Le processus constitutionnel islandais comprenait trois caractéristiques originales. La première, sous le nom de Forum National, est une consultation en amont du processus, par un groupe démographiquement représentatif de 950 citoyens, choisit quasiment au hasard parmi la population. Ces citoyens ont été rassemblés durant toute une journée et il leur a été demandé d’énumérer les principes et valeurs qu’ils aimeraient voir intégrés dans la Constitution islandaise. Ils ont identifié, entre autres, les droits de l’Homme, la démocratie, la transparence, l’égalité d’accès aux soins et à l’éducation, un secteur financier plus fortement réglementé, et la propriété publique des ressources naturelles islandaises.

La deuxième particularité de ce processus est une assemblée de rédacteurs de la constitution sélectionnée parmi un groupe de 522 citoyens, excluant délibérément les politiciens professionnels (discrédités aux yeux du public depuis la crise financière de 2008). L’assemblée résultante était caractérisée par une relative parité de genre (10 femmes et 15 hommes), et une diversité de professions, allant au delà des médecins et avocats habituels, comprenant un agriculteur, un pasteur, un directeur de musée d’art, un animateur de radio, un président de syndicat, un porte-parole des consommateurs, un étudiant et un cinéaste. La présence de Freyja Haraldsdóttir, une militante des droits de l’homme touchée par la maladie des os de verre, illustra remarquablement que la souveraineté populaire ne doit pas être représentée que par les hommes valides, d’âge moyen en costume et cravate.

La troisième particularité du processus islandais est la décision prise par ces 25 rédacteurs constitutionnels d’utiliser les médias sociaux pour ouvrir le processus à l’ensemble des citoyens et recueillir des commentaires sur les 12 projets successifs. Toute personne intéressée par le processus constitutionnel était en mesure de commenter le texte en utilisant les médias sociaux comme Facebook et Twitter, ou en utilisant le courrier électronique et le courrier régulier. Au total, cette phase d’écriture collective généra environ 3.600 commentaires pour un total de 360 suggestions. Bien que la foule n’a pas au final « écrit » elle même la constitution, elle a fourni des contributions précieuses. Parmi celles-ci se trouve la proposition Facebook d’établir un droit constitutionnel à Internet, qui a abouti à l’article 14 de la proposition finale.

Enfin, le caractère inclusif du processus a été renforcé par un niveau de transparence qui, bien que limité, était sans précédent. Par exemple, le déroulement du Forum National a été diffusé sur internet en streaming pour que tout le monde puisse le suivre. De même, alors que le travail des membres du Conseil Constitutionnel s’est déroulé principalement à huis clos, il incluait des réunions ouvertes au public, qui ont été filmées, enregistrées et diffusées sous forme de fichiers PDF sur la plate-forme en ligne du Conseil.

La proposition constitutionnelle résultante a été approuvée en tant que base d’une constitution future par les deux tiers des électeurs au cours d’un référendum en Octobre 2012, mais le projet de loi qui reposait sur elle a finalement été bloqué par le Parlement au printemps suivant. Ce résultat, bien que décevant, est loin de prouver que les procédés démocratiques constitutionnels sont voués à l’échec. Puisque l’on peut espérer que d’autres seront expérimentés dans le futur, la question devient: que peut-on apprendre de l’expérience islandaise ? Cinq leçons semblent particulièrement importantes pour toute nation qui aurait l’intention de s’y mettre.

1. Planifiez soigneusement.

Il est important de souligner ce point, tant certains aspects de l’expérience islandaise semblaient un peu trop improvisés. Par exemple, lorsque les élections à l’assemblée constituante ont eu lieu, on ne savait pas ce qui se passerait une fois son travail terminé. Le Parlement fera-t-il de nouvelles révisions du texte? Fera-t-elle l’objet d’un référendum? Il est plus difficile pour la population de comprendre et de prendre le processus au sérieux s’il semble mal planifié. De même, lorsque le choix se porte sur un mode de conception de type crowdsourcing, les moyens doivent être alloués en conséquence. Alors que le moment de crowdsourcing aurait pu conduire à une libération de la boucle de rétroaction vertueuse entre la foule et le Conseil Constitutionnel, ce dernier ne semblait pas avoir le temps, les outils ou la formation nécessaires pour traiter soigneusement les entrants de la foule, expliquer comment il les prenaient en compte, et formuler des réponses argumentées au public.

2. Justifiez publiquement (et si possible en débattre) des choix de conception des procédures.

Dans la mesure où un processus constitutionnel vise à être inclusif et transparent, il faut que les choix de conception clés le soient aussi. Dans le cas des islandais, plusieurs choix semblaient un peu arbitraire. Par exemple, il n’est pas clair pourquoi le Forum National a favorisé des pratiques d’agrégation d’opinion plutôt que des pratiques de délibération, ou pourquoi l’assemblée constitutionnelle comprenait 25 membres élus, par opposition à, disons, 100 membres choisi au hasard. Davantage d’efforts à justifier les choix de conception par avance auraient probablement augmenté la qualité ainsi que la légitimité, la lisibilité et la crédibilité du processus. À cet égard, il pourrait en fait avoir été une bonne idée de faire un examen de la partie du processus du Forum National, ou utiliser le crowdsourcing aussi à ce stade précoce.

3. Soyez conscient des conditions du changement.

Dans l’expérience islandaise, le référendum populaire était l’une des trois étapes que devait franchir la proposition de constitution avant d’être adoptée, et le résultat positif de ce référendum n’était même pas contraignant. Les deux autres étapes, soit l’approbation par le parlement en place puis par celui post électoral, étaient probablement de trop. Étant donné que les conditions de changement constitutionnel ne font eux-mêmes généralement pas l’objet de débat (étant dictés par la Constitution actuelle), il aurait été plus sage d’avoir l’objectif moins ambitieux de réviser quelques articles clés plutôt que de réécrire l’ensemble du document. La situation est différente pour un pays qui rédige sa constitution pour la première fois.

4. Ne pas essayer de contourner entièrement les autres institutions représentatives existantes.

Les membres du Conseil constitutionnel se considéraient comme étant en dehors du système existant et en lutte contre ses élites retranchées. Cette position aurait peut-être été gagnante juste après la crise, mais sur le long terme, elle a nuis à leur légitimité et mis en péril leur travail. Le processus islandais a ainsi souffert de l’antagonisme avec plusieurs acteurs clés: La Cour suprême, qui a annulé la première assemblée constituante élue en Janvier 2011 pour ce qui semblait être des irrégularités de procédure mineures durant les élections; le Parti libéral, qui a dénoncé l’ensemble du processus comme illégitime depuis le début; la communauté universitaire, qui n’a pas cessé d’exprimer son scepticisme quand à la complexité du processus; et les médias, qui l’ont ignoré la plupart du temps. Le succès de tout processus constitutionnel est largement tributaire du ralliement des principaux acteurs politiques et du maintien de sa légitimité sur toute sa durée.

5. Utilisez sagement les experts.
Le rôle des consultants-experts dans le processus devrait être clarifié dans une sensible division du travail en collaboration avec, en particulier, les membres de l’assemblée constitutionnelle. Avoir impliqué des magistrats dans la formulation de la proposition constitutionnelle Islandaise était probablement une bonne idée (pour s’assurer d’un vocabulaire précis et compatible avec les traités internationaux), mais à plusieurs reprises cela s’est terminé par une distorsion de l’intention des rédacteurs. Les interventions des experts n’étaient pas seulement une violation de la souveraineté populaire, mais ils ont aussi objectivement dégradé la qualité de la proposition.
Bien que cela n’a résulté d’aucun changement constitutionnel actuel, l’expérience Islandaise a définitivement mis à l’épreuve la vision d’un processus constitutionnel exclusif et secret, créant un précédent pour un projet plus démocratique. Espérons que cela inspirera davantage d’expérimentations de la sorte dans un futur proche.

Hélène Landemore est française, diplômée de Harvard et professeur assistant en science politique à Yale (États-Unis).

Source anglais : http://www.slate.com/articles/technology/future_tense/2014/07/five_lessons_from_iceland_s_failed_crowdsourced_constitution_experiment.html

Merci beaucoup à Olivier P pour la traduction de cet article important, je ne te connais pas mais je t’aime mec ❤

Approfondir : Utopie perdue, leçons d’Islande, par Smari McCarthy (Parti Pirate Islandais).


 

Edit]

Réaction de Mikå Mered :

« Analyste spécialiste de l’Islande, je me permets de réagir: l’auteur oublie de mentionner deux éléments absolument fondamentaux mais que peut-être, ne suivant pas dans le détail le jeu politique du pays, elle ne sait même pas.

1er élément: le projet de constitution a été bloqué au Printemps 2013 du fait que le texte aurait été étudié au Parlement en pleine campagne des législatives. Du coup, les partis en place se sont mis d’accord pour ne pas faire de la campagne législative un référendum pour ou contre la nouvelle constitution (à l’inverse de la Catalogne par exemple).

2eme élément: le projet de Constitution n’est pas tombé dans les oubliettes de la politique!!! Le Parti Pirate a promis de faire renaître le débat sur ce projet de Constitution au Parlement s’il venait « au Pouvoir » en 2017. Or, depuis 1 an et demi, le Parti Pirate est le 1er parti du pays, avec environ 35% des intentions de vote —quand le parti de l’actuel Premier ministre peine à franchir les 10%.

Moralité: il est bien trop tôt pour parler d’échec en Islande et il aurait été bon que cette chercheuse, française, regarde de plus près l’état de la vie politique du pays et pas juste quelques articles généralistes avant de se faire une opinion. »

Lettre ouverte à Natacha Polony

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Natacha Polony,

Sachez que j’attache un soin particulier à ne pas investir mes espoirs sur n’importe qui. Et que lorsque je me sens déçu, je trouve l’énergie pour sortir de mes gonds et tenter de comprendre pourquoi je l’ai été.

Je vous suis depuis quelques mois maintenant, à travers votre plume dans Le Figaro ou vos interventions télévisuelles ou ou encore radiophoniques. J’apprécie l’honnêteté qui en émanent. Vous paraissez authentique, rebelle, représentez un néo-gaullisme tenace. J’avais appris avec intérêt la création du Comité Orwell dont vous êtes présidente et qui prenait position en faveur du débat libre, de la liberté d’expression et de la souveraineté populaire, et pris d’engouement j’avais lancé un groupe facebook qui permettrait de se tenir au courant des actualités de cette initiative. J’y avais même proposé un classement préférentiel des personnalités que nous entendons pas ou peu, et que nous souhaiterions faire partie du débat public, parmi lesquelles Étienne Chouard, Jean Bricmont, Olivier Berruyer, Francis Cousin, Frédéric Lordon ou encore François Asselineau, Bernard Friot, Franck Lepage, etc…

Or je viens de visionner le seul reportage vidéo que j’ai trouvé sur les réseaux sociaux concernant le « Grand Débat Public » (sic) organisé par Marianne et intitulé « Peut-on encore débattre en France ? ». De toute évidence, il s’agit d’une mascarade et rien de plus. Lorsque par ce titre Jean-François Kahn se targue d’être le parangon de la défense de la liberté d’expression la moindre des choses serait de l’assumer, et quoi de mieux pour ce faire que d’adjoindre aux mots les actes. Pourtant, ce ne sont que quelques petites minutes qui ont été accordées au public lors de ce « Grand Débat Public ». Finalement, tout s’est passé comme d’habitude : le peuple s’est fait dicter des solutions par un petit nombre. L’oligarchie en est préservée, de même que l’ordre social. Ouf.

Vous respirez ? Moi pas : J’ÉTOUFFE.

Alors voici ma question pour vous Natacha Polony : Puisque vous avez accepté de participer à cette imposture, à cette mascarade, ne pensez-vous pas que le peuple français est en train de crever justement parce que « ses bourgeois » ne parlent qu’entre eux sans jamais lui donner la parole ? Ne pensez-vous pas qu’il faille érafler l’idée que la distribution de la parole doit être verticale et qu’au minimum nous devrions pouvoir choisir librement les intervenants ?

Je n’attends aucune réponse de votre part, si ce n’est que vous – ainsi que le Comité Orwell – preniez en compte cette question. Natacha, le flambeau démocratique est entre vos mains. Puissiez-vous l’embraser.

Edit] Je viens d’écouter toute son intervention et il y a de quoi se rassurer, je vous laisse juge :